CHAPITRE XXX

 

 

Ayant endossé sa pelisse et enfilé ses gants fourrés, Narcisse quitta discrètement la pension Geoffroy dans l’intention de rejoindre Séraphine dans son hôtel miteux, mais la jeune saute-ruisseau surveillait le porche depuis une encoignure. Enveloppée dans une limousine en bure de berger, accroupie, elle donnait l’apparence d’une borne chasse-roue.

Le froid mordait, raidissait les ornières creusées dans la neige. L’avoué lui donna les dernières nouvelles, parla de la malle-cabine :

— Je crains que mon frère n’ait été transporté là-dedans vers un endroit inconnu. Je ne peux pas croire qu’ils l’aient auparavant assassiné, plus sûrement ligoté et bâillonné.

— Endormi avec une drogue ? suggéra la petite.

— J’espère qu’ils vont reparaître et je vais les faire parler sous la menace de ce pistolet que j’ai emporté grâce à toi.

— Ce sont des canailles de haut vol, monsieur Narcisse, et vous ne profiterez pas de la surprise et de l’effroi si vous agissez ainsi. Ils sauront que vous êtes le jumeau de leur victime. Soit ils s’enfuiront, soit ils s’empareront de vous. Vous devez au contraire remplir leur esprit d’un doute épouvanté en n’effectuant qu’une apparition furtive, tel un revenant, me comprenez-vous ? En vous plaçant sous un éclairage médiocre. Ce sont des Espagnols. Leur éducation religieuse les dispose à craindre le châtiment, à croire aux esprits. Frappés de terreur, ils n’auront qu’une seule pensée, aller vérifier si monsieur Hyacinthe se trouve toujours là où ils l’ont enfermé.

Elle n’osait ajouter cette autre hypothèse : « là où ils l’ont enseveli ». Narcisse eut la même horrible pensée, la chassa en approuvant ce plan.

— Ne les agressez pas, restez tranquille, naturel mais distant. Je le répète, vous êtes une apparition fantastique, le fantôme de leur victime. En attendant, je vais tâcher de trouver une voiture, mais je crains de ne pas y parvenir. Dès qu’ils repartiront, soyez quand même prêt.

— Je courrai derrière eux s’il le faut, s’exalta Narcisse.

— Vous n’irez pas loin sur ces patinoires que sont les rues.

Soudain elle claqua des mains :

— Je crois que j’ai une idée. Un équipage vous attendra ici. Ne marquez aucun étonnement à sa vue. Maintenant, retournez vite chez Geoffroy, les Richelet peuvent surgir d’un instant à l’autre.

Lorsqu’il pénétra dans le salon, le Marseillais s’était installé à une table de whist et parut surpris de le revoir alors qu’il avait annoncé son désir de se coucher. Narcisse ôta sa pelisse, repoussa le valet qui voulait l’en débarrasser, alla s’asseoir près du feu. Mais peu après il se leva pour écarter les rideaux d’une des fenêtres, regarda au-dehors. L’armateur, au bout de trois de ses allées et venues, quitta le jeu pour lui proposer son aide :

— Vous me paraissez nerveux, tracassé. Si vous avez besoin d’un ami, n’hésitez pas à me solliciter. Je suis votre homme.

— Votre amitié me touche, répondit Narcisse, mais ne vous inquiétez pas. Retournez à votre partie. On doit venir me chercher.

— Oh, entendu, fit le Marseillais, imaginant une bonne fortune comme cause de cette excitation.

Par temps de neige et surtout de verglas, les cochers de fiacre fixaient des crampons aux sabots des chevaux ou les faisaient ferrer à glace, mais utilisaient pour les roues de leur voiture différents systèmes de leur invention. Le plus fréquent consistait en une sorte d’épissure de gros cordage de chanvre grossier, enroulé en cinq ou six endroits du bandage. Les Richelet, suite à leur aventure de la nuit précédente, avaient d’après l’armateur préparé leur attelage pour rouler sans trop de mal.

Sous le regard plein d’une complicité grivoise du Marseillais, Narcisse continuait d’écarter les rideaux. Peu à peu, tous les hommes présents échangeaient des sourires entendus. Le temps s’écoulait. Narcisse ne cessait de tirer sa montre de son gousset, défaillait de voir approcher onze heures, craignant que l’oncle et le neveu ne daignent rentrer à la pension. À côté, dans la salle à manger, les serveurs préparaient les tables du médianoche. L’avoué eut l’idée d’aller demander à l’un d’eux la liste des soupeurs tardifs. Les Richelet s’étaient fait inscrire, mais cette précaution n’engageait pas leur retour. Ils étaient gens à payer leur dédit sans rechigner.

Enfin, vers onze heures trente, la silhouette d’une voiture s’engagea sous le porche, occultant un instant l’éclairage public de la rue, s’immobilisa face au perron. Narcisse avait enfilé sa pelisse et, réprimant son impétuosité, gagnait lentement le perron, s’immobilisait à la droite d’un des flambeaux qui brûlaient une partie de la nuit. Il songeait à une représentation de Don Juan à l’Odéon, calquait son jeu sur celui de l’acteur ou de l’effigie interprétant le rôle du Commandeur.

Alfred Richelet sauta à terre et se dirigea vers les écuries pour réveiller sans ménagements, à son habitude, un palefrenier. Son oncle s’attardait sur le siège du cocher et n’avait pas encore regardé dans la direction du perron. Le jumeau fit deux pas et l’homme l’aperçut, découvrit une silhouette qu’il ne s’attendait pas à revoir là, hésita quelques secondes. L’avoué glissa lentement vers le flambeau, son profil se découpant avec plus de netteté.

Richelet senior émit un sifflement bref qui fit se cabrer le cheval et immobilisa le garçon à la porte des écuries. Il fit demi-tour et de son fouet son compagnon lui montra la cause de son effroi. Narcisse crut que, pétrifié de terreur, le jeune dandy fût incapable de faire un pas, mais la canaille avait en elle suffisamment de ressources pour s’arracher à cette paralysie. En trois bonds il rejoignit le fiacre qui pivotait sur lui-même, Richelet accablant son cheval de coups de fouet. Le neveu se jeta à l’intérieur, juste avant le passage du porche étroit qui aurait pu rabattre la portière sur lui. Narcisse ne put s’empêcher d’agiter une main dégantée, blanche, à l’adresse de ces yeux exorbités flottant sur la lunette arrière encore givrée. Il se précipita dans la rue, vit le cœur serré disparaître la sinistre voiture en direction de la Seine. Regardant autour de lui, il ne vit aucun fiacre, juste une sorte de caisse posée sur la neige, attelée à un cheval, et un homme en houppelande qui lui criait :

— Par ici, monsieur Roquebère, par ici… C’est moi que votre jeune groom a engagé.

Un traîneau, tout simplement un traîneau tiré par un cheval protégé d’une couverture, la tête dans sa cagoule. L’homme de son fouet lui indiqua le siège derrière lui, l’épaisse fourrure dont il se protégea, et dans un crissement le véhicule s’arracha à la gangue de glace, glissa sans bruit, sans l’habituel grincement d’essieux, dans un rêve. Narcisse, émerveillé par l’efficacité de Séraphine, se penchait sur le côté, apercevait le fiacre en fuite.

— Ceux-là devant nous, cria son cocher, on dirait qu’ils ont vu le diable, ma parole ! Ils ont surgi de ce porche à un train d’enfer. Je sais que je dois les suivre toute la nuit s’il le faut. On m’a promis cent francs, j’en ai déjà touché vingt.

— Mais ce traîneau… d’où sort-il ?

— Nous les avons préparés depuis plusieurs jours comme chaque hiver. Nous en avons quatre et nous faisons, dès que la glace envahit Paris, le trajet barrière de Vaugirard, barrière de Pantin. Les voyageurs des coucous arrivant de banlieue sont bien aise de nous voir à pied d’œuvre alors que ces messieurs des fiacres restent au chaud chez eux ou dans les écuries, à se saouler de vin brûlé. Votre jeune ami savait où nous trouver même à une heure aussi avancée. Moi, pour cent francs, je vous conduirais à Lille, s’il y a de la neige sur la route bien sûr.

Bientôt le traîneau, lancé à plus grande vitesse, se rapprocha tant du fiacre que Narcisse craignit que le neveu, assis à l’intérieur, ne s’en soucie.

— Non, mon prince, répondit le cocher, avec le vent de la course la lucarne est à nouveau givrée de l’intérieur. On a beau la nettoyer, ça ne sert à rien.

Le fiacre traversa la Seine, prit à droite sur les quais, passa l’Hôtel de Ville. Narcisse avait beau chercher autour de lui, il n’apercevait nulle part la silhouette de Séraphine. Il avait pensé qu’elle suivrait le fiacre en courant ou qu’elle attendrait quelque part le passage du traîneau, mais lorsqu’ils atteignirent le faubourg Saint-Antoine, alors que les lampadaires se raréfiaient, ne restaient en course que le fiacre et, derrière, cette grosse caisse sur patins. Narcisse fut bien aise de tapoter sous sa pelisse le petit pistolet ayant appartenu à son grand-père.

— Hé, fit-il soudain, se penchant en avant, le fiacre gagne sur nous, ne pouvez-vous aller plus vite ?

— Impossible, mon prince. Ici la neige est plus molle et mon cheval ne peut fournir plus d’effort.

— Nous allons les perdre.

— Pour le moment je les aperçois encore, et puis nous nous fierons à leurs traces. Elles sont particulières car ces pékins-là ont manchonné leurs roues avec de la peau de mouton. Regardez vous-même les marques qu’ils laissent.

Et soudain, juste en face d’eux, une farandole de petites lumières dansa au loin dans l’avenue, exactement entre les colonnes doriques de la barrière du Trône. Là où se situaient l’octroi et les constructions de Ledoux.

— Les maraîchers, cria le cocher, les maraîchers en route pour les halles ! Gare car leur charroi occupe toute la largeur de la chaussée. Ils se défient à la course pour avoir les meilleurs emplacements ensuite.

Les premières charrettes les encadrèrent. Les occupants leur criaient des injures, se moquaient du traîneau. Le cocher dut se ranger au plus près des façades pour laisser passer la première ruée.

— Nous voilà beaux ! s’emporta l’homme. Les traces si belles de la voiture sont maintenant introuvables. Que le diable emporte ces foutus éleveurs de carottes !

— Il faudra vérifier toutes les entrées de rues et de chemins donnant sur l’avenue. À moins que la voiture n’ait passé la barrière.

— L’employé d’octroi nous le dira.

Ils perdirent beaucoup de temps à chaque carrefour, aussi bien d’un côté que de l’autre. Narcisse enfonçait dans la neige rejetée sur les bordures, ne pouvait maîtriser son inquiétude.

— Vous en faites pas, tâchait de le calmer le conducteur, nous finirons bien par trouver. Des traces aussi particulières, ça ne court pas les rues.

— Hé, monsieur Narcisse, lança une voix fraîche bien reconnaissable, celle de Séraphine, venez donc par ici.